Extraits de Bouddha, Shiva, le Rien et le Cricket (Table des matières, début du chapitre 1)

Publié le 12 Mai 2014

Extraits de Bouddha, Shiva, le Rien et le Cricket (Table des matières, début du chapitre 1)

Table des matières

Bouddha, Shiva, le Rien et le Cricket

1. Détester New Delhi

2. Sur la route de Dharamsala

3. Raj et Sarah

4. La solubilité du sens de la vie

5. Les hommes

6. Laurence

7. Shiva, Ganesh, le Rien et le Cricket

8. L’équivalent occidental du Rien

9. Une cérémonie

10. Prédictions

11. Anja et les autres

12. Méditation

13. Départ pour l’Himalaya

14. Veronika et ses hommes

15. Nathan

1. Détester New Delhi

Quand elle posa le pied sur le sol indien, Nali n’avait qu’une certitude, rien n’a de sens, et qu’une envie, dormir. Le chauffeur de l’hôtel, un Indien jovial, la happa dès qu’elle passa la porte d’arrivée. « Did you have a good flight?[1] » Son accent anglo-indien produisit un effet comique dont elle aurait du mal à se débarrasser. Elle se demanda comment sa voiture tenait encore debout. Fenêtre ouverte, bercée par le son de la pop hindi et des klaxons sans cesse recommencés, elle huma l’air de la ville – un air chaud, sucré, visqueux, mélange de fruits en décomposition et de pots d’échappement. « Welcome to India », lui dit-il. « It’s a pleasure. Ten years that I’m waiting for this moment![2] », répondit-elle dans un sourire, constatant qu’elle avait déjà adopté l’accent local.

Elle avait, la veille, fermé la porte de son petit appartement parisien avec une joie indécente. Confié le double de ses clés à sa voisine et filé vers le métro en traînant sa grosse valise rouge. Elle avait trouvé sa rue morne et ennuyeuse, les visages tristes et tendus. Elle était partie encore préoccupée par les dossiers qu’elle avait classés la veille et laissés en pile, par ordre d’importance, sur son bureau. Son directeur en chemisette lui souhaitant de ne pas se faire embarquer par quelque secte lors de son voyage et arborant un air satisfait comme à son habitude.

Plusieurs personnes l’avaient avertie des dangers d’un voyage en Inde. Quantité d’histoires circulaient sur cette supposée perte de repères. Le choc des civilisations. La pauvreté. Les maladies. Les gourous. Un de ses amis était revenu « transformé » d’un séjour en Inde, affirmant qu’après avoir côtoyé tant de misère, il ne se plaindrait plus jamais. Un autre avait été assailli d’angoisses et était rentré au bout de quelques jours. Plusieurs lui avaient dit « soit on adore, soit on déteste ».

Petite, elle avait emboîté le pas de Kipling dans la jungle odorante. Elle avait senti le sol trembler sous les pas des éléphants. Elle avait fantasmé les décorations des riches palais des maharajas. Le rêve de l’Inde ne l’avait jamais quittée. Etudiante, elle s’était passionnée pour un article de Courrier International qui évoquait le mystère de Dharamsala, la ville d’exil du Dalaï-Lama, perchée dans les montagnes du Nord. Au pied de l’Himalaya. Le journaliste Indien était revenu fasciné par ce lieu de mélange des cultures où Orient et Occident se rencontraient, où des moines tibétains fumaient des joints dans des rave-party et où des Occidentaux venaient méditer. Comme elle aurait aimé y aller. Sentir la collision de l’Orient et l’Occident. Entendre le grand fracas. En contempler les débris. Mais elle n’y était jamais allée, rattrapée par l’urgence de devoir travailler.

Et puis, cet été là, elle avait arrêté de rêver. A elle le grand chambardement ! Que les plaques se fracassent dans un grand tonnerre ! Elle se baignerait dans leur lave. Elle avait plongé.

Elle détesta New Delhi. Le son perpétuel des klaxons mêlé à celui de la musique pop. Les raclements de gorge. Les voitures bringuebalantes, invraisemblables. Un chien mort sur les marches du métro. Un homme qui lave son linge dans le caniveau. Une femme qui lève son sari et pisse, debout, entre deux routes, à une heure de grand trafic. Des conducteurs de rickshaw[3] menteurs. Assaillie partout. Puis elle apprit à apprécier la pluie à verse qui lave tout. La chaleur bienveillante qui enveloppe. Le son des klaxons. Le rythme des pas et des phrases, régulier et lent.

Elle s’éveilla en sueur. La première nuit dans sa chambre moite et sans fenêtre avait été agitée. La vieille climatisation crachait un air tout juste frais qui ne suffisait pas à dissiper la sensation de chaleur. La pièce était petite et uniquement meublée d’un lit, d’une chaise et d’une petite armoire en contreplaqué sur laquelle était posé, en hauteur, un vieux poste de télévision. Elle était seule dans la fourmilière noire et grouillante et ses nombreux réveils nocturnes furent émaillés de sensations d’étouffement et de fourmillement comme si des insectes lui grimpaient sur les jambes. Elle finit par émerger, les yeux lourds. Elle se rendit à la salle de bains, une petite pièce humide recouverte d’un carrelage bleu écaillé. La douche, un filet d’eau tiède qui tombait à même le sol et s’échappait par un trou crasseux d’où émergeaient des punaises, ne réussit pas à la remettre sur pied. Elle sortit, certaine que la lumière du jour parviendrait à l’apaiser.

Elle se retrouva dans une rue aux constructions basses où des nuages de fils électriques s’entremêlaient sur des poteaux branlants. Des hommes, des femmes et des enfants la dévisageaient en passant, des chèvres vaquaient, des scooters pressés zigzaguaient en klaxonnant, des marchands la hélaient pour qu’elle jette un œil à leurs marchandises étalées sur le sol. Elle prit la direction du métro – que lui avait indiqué un gardien d’hôtel obséquieux – et marcha plusieurs centaines de mètres au milieu de gravats, de flaques noires, ses pas frôlant les corps de mendiants assoupis. La rue de l’hôtel – qui restait petite, elle s’en rendrait compte plus tard – débouchait sur une grande avenue au trafic permanent et chaotique. Des conducteurs d’auto-rickshaw s’arrêtaient sans cesse à sa hauteur en lui demandant « Ma’am, where are you going? »[4]. Ses pieds étaient déjà noirs de crasse. Quand elle finit par atteindre l’entrée du métro, un chien mort l’accueillit sur les marches. Il était enjambé dans l’indifférence. Elle se dirigea vers ce qui ressemblait à un guichet pour acheter un ticket, avant de découvrir que la notion de « queue » n’existait pas en Inde. Chacun se pressait à la vitre du guichet en tendant des billets et en bousculant ses voisins. La guichetière nourrissait les mains aux billets tendus sans préoccupation d’ordre d’arrivée. Elle se résigna à lancer son avant-bras dans la bataille des bras en sueur et prit finalement le devant face à un Indien gras qui marmonna ce qui ne ressemblait pas à des compliments.

Elle sortit à la station du vieux centre de New Delhi et déboucha sur une petite place bétonnée où des mendiants, dont un homme tronc sur un skate-board et un nain à la jambe tordue comme elle ne l’aurait jamais cru possible, se ruèrent vers elle et ne la lâchèrent pas pendant plusieurs mètres. Elle finit par se dégager de leur étreinte et slaloma entre les flaques d’urine et d’eau saumâtre avant de déboucher sur une des rues les plus animées de la ville. Elle peina à avancer sur les trottoirs bondés, se faufilant entre des étals de saris, de bijoux et de bricoles en plastique, des Indiens qui la frôlaient et la touchaient et des chiens errants. La chaleur faisait remonter des odeurs d’égout. Le bruit des klaxons se mêlait à celui des mobylettes pétaradantes, aux cris des vendeurs à la sauvette, aux conversations des passants. Elle se réfugia quelques dizaines de mètres plus loin dans un McDonalds climatisé, assommée de chaleur et de monde. Un coca-cola frais en guise de réconfort. Elle aurait aimé vivre l’arrivée de la mousson sur la plaine indienne écrasée de chaleur, la suffocation puis le tonnerre d’eau. Toute cette eau devait laver la crasse et les trottoirs et la boue et l’urine. New Delhi devait grouiller de rats, de blattes et de cafards, elle n’osait imaginer l’état des sous-sols, des égouts, des caves et des conduites d’eau rouillées qui quadrillaient la ville souterraine. Elle s’envola par l’esprit au-dessus de la ville et plana au-dessus des millions d’Indiens vaquant à leurs occupations, des millions de destinées se croisant ou ne se croisant pas, elle fourmi dans ce grand bazar, dans cette grande débauche d’énergie frénétique et inépuisable comme seule peut en produire une des plus grandes villes du monde. Vivement le calme de l’Himalaya.

Elle poursuivit sa lente avancée dans la rue Chandni Chowk avant d’arriver à un grand carrefour sans passage piéton. Une forte pluie se mit à tomber, des grosses gouttes s’écrasèrent sur la route poussiéreuse avant de l’inonder totalement. Elle se laissa entraîner par la masse compacte des Indiens courant à travers le carrefour gorgé de pluie, arrêtant une circulation dense et mécontente, pour s’abriter sous de grands arbres, de l’autre côté, proches de l’entrée du Fort rouge, monument touristique où elle se rendait. Elle attendit l’accalmie de la pluie de mousson en compagnie d’un groupe d’Indiens réfugiés sous un arbre avant de s’engager en direction du Fort. Elle croisa des Français qui s’adonnaient à leur principale occupation à l’étranger, râler. Les jardins du Fort furent une récompense de paix et de beauté en plein cœur de la cité suante et grouillante. Elle se laissa aller à la contemplation des femmes en sari qui déambulaient au bras de fiers jeunes hommes. Leur démarche était gracile, chaloupée, ralentie par le frottement de l’étoffe, certaines avaient les mains finement perlées de henné et entourées de rangées interminables de bracelets. D’autres bracelets cliquetaient à leurs chevilles. Une sensation de douceur se dégageait d’elles, même les enfants qui parfois courraient autour de leurs saris ne semblaient pas les gêner, ils faisaient partie d’un même corps doux et gracieux.

La nuit tomba tôt et vite. Elle rentra dans sa chambre d’hôtel sans fenêtres et s’écroula de fatigue devant les images sautillantes du vieux poste de télévision perché en haut de l’armoire. La première chaîne dont elle obtint une image à peu près nette diffusait un vieux film de Bollywood aux couleurs criardes qu’elle regarda presque en entier. Il rejouait l’éternel combat entre le désir et la société. Une prostituée qui danse pour le plaisir des hommes, un amour impossible avec l’un d’eux, la prostituée qui, bannie par la belle-famille, se suicide dans un cimetière après avoir abandonné « toute joie, tout rêve et tout espoir » et, entre les deux, enfanté une fille. Le ban social c’est la solitude et la mort, et en Inde plus qu’ailleurs. La petite fille devenue femme se languit à son tour d’un homme croisé dans un train, lascive et rêveuse, les femmes condamnées à attendre les hommes, l’éternel jeu de l’amour sans cesse rejoué sur toutes les scènes et dans tous les films, histoire après histoire, la rencontre, la lutte du désir et du devoir, leur impossible conciliation. La beauté de ces femmes qui dansent devant des hommes assis, leurs grelots, leurs longues robes virevoltantes, leurs chants aigus qui content l’attente de l’amour, leurs mains peintes et tressées de bijoux, un voile qui danse avec elles, des mouvements graciles et codifiés. Que c’est romantique ces femmes qui dansent pour des hommes qui en deviennent fous à les regarder danser. Décors de stuc, dorures, brise permanente, jeux d’eau dans des bassins, lune, miroirs, voiles, bougies, rideaux qui oscillent dans le vent, lampes à huile qui jamais ne s’éteignent, oiseaux en cage, douceur de la nuit indienne, tapis chatoyants et rires aigus des confidentes, mauvais effets spéciaux et attaques d’éléphants, c’est tout cela, un vieux Bollywood. Toute une société qui se raconte ses histoires de règles et de transgressions, ces costumes, ces danses, cette langueur, c’est beau, c’est indien.

(to be continued)

[1] « Avez-vous fait bon vol ? »

[2] « Bienvenue en Inde ». « C’est un plaisir. Dix ans que j’attends ce moment ! ».

[3] Aussi appelés Tuk-tuk, motorisés ou non.

[4] « Madame, où allez-vous ? »

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